Al Gore

La crise climatique menace l'avenir même de la civilisation

Quel est le message que vous voulez transmettre à travers votre film :

Une vérité qui dérange ?

Nous sommes confrontés à une crise climatique qui a le caractère d'une urgence planétaire. Même si ces mots semblent terrifiants, ils sont malheureusement pertinents pour décrire la relation radicalement nouvelle qui s'est établie entre l'espèce humaine et l'écologie terrestre.

Rien, dans notre expérience passée, ne nous prépare au défi auquel nous sommes maintenant confrontés, mais c'est un défi que nous devons surmonter.

La bonne nouvelle est que nous avons tout ce qui est nécessaire pour résoudre la crise, si nous agissons rapidement.

Ce qui manque peut-être, c'est la volonté politique. Mais en démocratie, la volonté politique est une ressource renouvelable, et le moyen de la renouveler est de diffuser la connaissance de cette situation auprès d'autant de personnes que possible. 

Vous estimez qu'il y a une crise dans la démocratie. Quel est le lien entre le fait que la démocratie soit en mauvaise forme et la difficulté à faire avancer les solutions à la crise climatique ?

L'information dans une société circule selon un mode de fonctionnement écologique. J'utilise le mot "écologie" comme une métaphore, mais il est incontestable que l'écologie de l'information après la révolution de l'imprimerie a créé les bases des Lumières, au XVIIIe siècle. Les individus ont pu participer à la discussion publique et, bientôt, une méritocratie des idées a émergé. Le succès des idées individuelles a commencé à dépendre de leur intérêt public. Cette écologie de l'information a formé la base de la démocratie représentative, dans la république française et aux Etats-Unis.

Mais il y a cinquante ans, la télévision est devenue la source dominante d'information. Et dans mon pays, beaucoup plus qu'en France, sa domination est maintenant si écrasante que les journaux perdent des abonnés.

En dépit d'Internet, qui est une source d'espoir pour rouvrir le forum public aux individus, la télévision accroît son importance année après année. Chaque Américain regarde en moyenne la télévision quatre heures et demie.

Donc, la crise de la démocratie provient de la domination de la télévision ?

La télévision est un medium à sens unique, à la différence de la presse écrite. Elle est pilotée par les annonceurs, qui l'utilisent pour vendre des produits, et pour capter l'audience la plus large avec le dénominateur commun le plus bas.

Dans mon pays, le dialogue politique est maintenant conduit pour l'essentiel au moyen d'annonces télévisées de trente secondes.

L'influence malsaine de l'argent en politique est largement due à la nécessité pour les hommes politiques de rassembler suffisamment d'argent pour se payer ces annonces. Nous avons des élections dans une trentaine de jours. 80 % du budget des candidats est employé à acheter des spots télévisés de trente secondes. Et ces spots ne ressemblent pas aux textes de Voltaire ou de Thomas Paine ! [rire].

Ils sont plutôt sur le mode "Achetez Coca-Cola !"

Oui, ou des images de Ben Laden, ou de Saddam Hussein, ou ce genre de choses. L'espace nécessaire en démocratie pour échanger des idées complexes et des informations abondantes a été réduit à une aire très petite. La veille du jour où le Sénat a voté la guerre en Irak, un sondage a été réalisé, montrant que 77 % des Américains croyaient que Saddam Hussein était à l'origine de l'attaque du 11-Septembre. Le sénateur de Virginie de l'Ouest, Robert Byrde, a pris la parole au Sénat : "Pourquoi cette salle est-elle vide ?, a-t-il demandé, pourquoi cette maison est-elle silencieuse ?" La chambre était vide parce que les sénateurs étaient dans des petites réunions destinées à lever des fonds pour se payer des annonces à la télévision.

Et la maison était vide parce que ce qui se dit au Sénat est maintenant largement hors de propos : les élus pensent que ce qui compte est ce qui est dit dans les spots de trente secondes.

Alors, sur des questions aussi complexes que la crise climatique, qu'il est si difficile d'appréhender… c'est pourquoi j'ai décidé d'aller vers les gens, au moyen de ce film, afin de changer l'état d'esprit de la masse, afin que la crise climatique devienne un sujet d'intérêt public et que les citoyens fassent pression sur leurs représentants politiques.

Mais quel est le lien entre Internet et l'écologie ? Internet permettrait un vrai débat entre les gens ?

Oui, bien sûr. De la même manière que la presse a cassé le monopole d'information de l'Eglise, de même que la télévision est devenue dominante au milieu de XXe siècle, Internet sera finalement le médium dominant. Auprès des jeunes, il est déjà le médium dominant. Mais les trois quarts des gens qui se connectent à Internet regardent en même temps la télévision, qui a une qualité qu'Internet n'a pas.

L'image animée en direct a un effet quasi hypnotique sur les gens. Les spécialistes en neurosciences appellent cet effet le "réflexe établi", qui se déclenche quand un mouvement se produit dans notre champ de vision. Nos prédécesseurs dans la savane africaine, il y a des centaines de milliers ou des millions d'années, étaient assis, et ceux qui ne regardaient pas les feuilles bouger ne sont pas nos ancêtres [rire].

La télévision active ce réflexe que nous avons tous, en moyenne toutes les deux secondes. Les gens qui regardent la télévision ne participent pas à la démocratie s'ils la regardent quatre à cinq heures par jour.

La première version d'Internet a été créée au début des années 1960, afin de garantir la pérennité des communications en cas de guerre nucléaire. Cela fonctionne selon le principe de la commutation de paquets : tout message est cassé en petits morceaux qui voyagent selon des chemins différents et se combinent à l'arrivée. Cela fait qu'il est impossible d'utiliser Internet pour une diffusion de masse en direct. On ne peut envoyer les informations qu'à une personne ou à un groupe.

En ce moment, la télévision et Internet commencent à s'imbriquer, se mêler, on peut charger une émission et la regarder plus tard – il n'empêche que la télévision reste le média dominant. Le résultat en est que le dynamisme de l'échange intellectuel, qui est fantastique sur Internet, n'influence pas encore la politique, le résultat des élections ou le vote du Congrès sur des questions importantes. Cela arrivera. Mais nous sommes dans une période de vulnérabilité, où la démocratie est fragile. Pas seulement aux Etats-Unis : la Russie contrôle complètement la télévision et maintenant intimide les reporters de la presse écrite. Quelques démocraties naissantes, comme en Afrique du Sud, contrôlent la télévision. En Italie...

Avec Berlusconi.

C'est l'exemple parfait de la façon dont les choses peuvent se passer. De plus, la propriété des chaînes de télévision a été concentrée entre les mains de quelques conglomérats. Dans mon pays, ils ont beaucoup d'activités qui ont à voir avec le gouvernement. Tout cela est complexe, mais la télévision a eu un effet de suppression sur le débat démocratique. C'est Internet qui le fera revenir au premier plan.

Une lettre ouverte au Ministre de l'Environnement du Canada

http://www.justiceplus.org/Pour-quelques-degres-de-plus.htm

http://www.justiceplus.org/Al-Gore-Urgence-Climatique.htm

http://www.justiceplus.org/Les-dents-de-la-Terre.htm

http://www.justiceplus.org/Face-aux-changements-climatiques.htm

http://www.justiceplus.org/Effondrement-du-climat.htm